Frédérique lemarchand en visio à UFR Santé à la faculté de médecine de Caen, Amphi Curie : « La place de la spiritualité dans le soin ».
Être en bonne santé, c’est nous percevoir riches de potentialités créatrices qui dépassent notre entendement. De toutes les maladies, la seule est de mépriser son Être. La « santé » en hébreu Bériyout בריאות. Dans ce mot il y a « Maison » בית et « Lumière » אור . Nous sommes en santé lorsque nous rayonnons la lumière de l’Être. C’est la même racine que Bériyah qui signifie « la création du monde » et provient du verbe Bara = Créer.
Pour la pensée hébraïque, être en bonne santé c’est se situer dans une position de création, de recréation de soi et du monde.
Soignés & soignants, nous participons ensemble à l’élucidation de l’être « en devenir » travaillé par la dynamique de la vie divine qui nous pousse à nous dépasser grâce à une existence jalonnée d’épreuves.
Jacques Lusseyran auteur de « Et la lumière fut », tout en étant aveugle, est un voyant.
Sourd, Beethoven compose « Hymne à la joie ».
Abraham stérile est le père de la multitude.
Jacob boiteux de la hanche grâce à un combat princier avec l’ange, marche droit vers son Seigneur intérieur.
Moïse boiteux de la langue est le grand serviteur de la parole de Dieu.
Comme dit Edgar Morin « tout ce qui ne se régénère pas, dégénère. »
Séminaire soin et spiritualité à la faculté de médecine de Caen.
Présentation de Frédérique Lemarchand :
Née avec une hypertension pulmonaire artérielle sur syndrome d’Eisenmenger dont le diagnostic médical de survie était d’une petite dizaine d’années, Frédérique Lemarchand a toutefois atteint l’âge de 34 ans pour bénéficier d’une transplantation après avoir été inscrite sur liste d’attente de greffe pendant plus de 20 ans.
Frédérique fait l’expérience de la patience, de la persévérance, de la souffrance, de la solitude, de l’impuissance, du silence, d’une profonde sensibilité, d’une force surprenante de dépassement ; autant d’averses et d’éclaircies favorisant la germination spirituelle qu’elle partage principalement dans la voie artistique.
– Auteur d’un récit autobiographique et poétique le « Cantique du cœur ».
– Elle s’entretient avec Audrey Fella dans l’ouvrage « Chair Lumière ».
– Elle exposera ses peintures à Vézelay cet été, réalise des séminaires, des spectacles de peinture en direct et des conférences à suivre sur son site internet : frederiquelemarchand.com
Titre de l’intervention en visio : Science en conscience aile royalement l’âme.
Citation : L’épreuve est une dimension sacrée du chemin.
Déjouant les diagnostics médicaux de mort annoncée, Frédérique a finalement pu bénéficier d’une grande aventure humaine qu’est la greffe cœur-poumons pendant laquelle elle a vécu une mort clinique et fait une expérience initiatique pendant le coma. Tout au fond de son corps, elle s’ouvre au Souffle dans le souffle.
Grâce à l’alliance de la science et de la conscience, l’homme reste un espace d’inattendu.
Conférence :
Je suis née en 1977 avec un syndrome d’Eisenmenger non traité qui a provoqué une hypertension pulmonaire artérielle détectée à l’âge de 12 ans suite à une dyspnée à l’effort. Pour les médecins, il ne me restait que 3 mois à vivre.
Ma mère, noyée dans une souffrance intolérable à l’idée de me retrouver morte dans la maison ou le jardin, aurait préféré l’euthanasie.
Heureusement qu’à l’époque ce n’était pas envisageable en France, car en tant que mineure, je n’aurais pas eu mon mot à dire dans les passages périlleux que je traversais!
J’errais dans les couloirs des hôpitaux comme à l’état d’enfant abandonné.
Au cours de mes longues hospitalisations, la surveillante du service passait du temps à me décrire des tableaux qu’elle allait contempler dans différents musées du monde.
Sa passion pour la peinture ainsi que les reproductions d’oeuvres d’art exposées sur les murs, ouvraient en moi un horizon inimaginable.
Sur la table attenante à mon lit d’hôpital, munie d’une feuille et de crayons de couleurs, je dessinais de fabuleuses échappées.
L’art, la relation humaine, le sourire bienveillant d’un voisin de chambre, la force d’une vraie poignée de main avec le docteur, un moment de partage avec un médecin humaniste qui prend le temps de m’interroger avant de poser un diagnostic, un examen clinique consciencieux… sont les précieux premiers baumes.
Ne mourant finalement pas, je fus inscrite sur liste d’attente de greffe cœur-poumons.
Le temps passa, je devins une jeune femme mais l’impossibilité d’avoir des enfants me brisa le cœur ce qui aggrava la pathologie.
Les derniers mois d’attente de ma greffe, j’ai eu le privilège d’avoir une chambre directement au centre chirurgical grâce à l’humanité de la direction car je me débattais dans mon sang en proie à des hémoptysies cataclysmiques qui nécessitaient des cathétérismes parfois assez périlleux de plus en plus rapprochés ! Heureusement, j’adorais ce docteur avec qui j’échangeais sur sa passion pour la navigation en mer froide pendant mes interventions !
Finalement, après 20 ans d’attente de ma greffe, je fus inscrite en hyper urgence l’hiver 2012.
N’ayant pu être greffée durant les 15 jours attribués en situation d’extrême urgence, l’attente fut reconduite jusqu’à l’opération grâce à l’humanité de médecins qui ont fait fi des protocoles.
Et !!! un beau matin, je fus conduite au bloc pour la transplantation cœur-poumons.
Placée sur la table d’opération au sein d’une forêt de bistouris, je ressentais paradoxalement qu’il s’agissait d’un inexplicable rdv d’amour.
L’équipe chirurgicale, tout en s’affairant méthodiquement, me parlait et même me faisait rire.
L’un des 3 chirurgiens me demanda sur quelle musique je désirais être opérée et je fus transplantée sur la musique de Bach.
Pendant ce temps-là, une famille endeuillée, qui avait perdu un jeune être cher, prenait l’incommensurable décision que OUI, la vie est plus forte que la mort et les médecins procédèrent au prélèvement de plusieurs organes sur le donneur .
Avec les chirurgiens, nous nous recueillîmes pour bénir le Sauveur.
Il neigeait sur Paris, confiante, je fus anesthésiée le 11 février 2012 dans l’incroyable synchronicité du plus grand rassemblement mondial de prières faites pour les malades, le jour de Notre Dame de Lourdes.
Tout en étant morte cliniquement, je goûtais l’expérience d’une vie agrandie !
Ma vie est devenue vivante lorsque se tenaient à m’en écarteler, le plus terrible et le plus merveilleux en moi. Les côtes grandes ouvertes, j’ai reçu l’entièreté de cette vie de la crucifixion à la lumière. Entre les doigts des chirurgiens, s’opérait une transmutation des douleurs effarantes en extase. Le coeur arraché, j’ai reçu une naissance qui bat le rappel à la vie éternelle. Cela dépasse tout entendement. Il ne suffit pas de naître, il suffit d’entendre « je t’aime depuis toujours et pour toujours » pour vivre.
J’ai reçu l’Indicible – l’Impartageable.
Je porte désormais le souvenir physique d’une « chimie spirituelle ».
Les « experiencers », comme on nous appelle, reviennent juste pour partager cette bonne nouvelle : « Celle que derrière le pire, il n’y a rien à craindre, il n’y a que l’Amour. »
Pendant 40 jours de coma, j’ai revisité toute mon existence où je n’ai pas su donner l’amour dont je suis faite.
Dans un état léthargique physiquement, j’étais bien vivante sur un autre plan.
Je ressentais et j’entendais tout le corps médical qui s’occupait de moi.
Ambiance délicieuse d’une ruche.
J’étais reliée droit au cœur du soignant, connectée à l’essentiel ; c’est-à-dire à leurs mots, leurs intentions et leurs actes bienveillants.
Vous ne pouvez imaginer le réconfort d’une main posée sur la mienne ou lorsqu’un kiné faisait corps avec moi ou l’impact d’une phrase de soutien pendant le coma.
Par exemple, celle d’un des chirurgiens m’ayant posé sa bonne main sur mon épaule en me disant : « Tu as démâté, tu es à contre-courant mais tu vas y arriver ! » ou celle d’une aide-soignante chantant des psaumes auprès de moi.
Le premier jour du printemps, je me suis réveillée du coma.
Je les ai tous identifiés, je reconnaissais leur odeur, leur voix, la douceur du toucher et surtout leur cœur…
Par contre, j’étais complètement déboussolée au niveau temporel : ayant fermé les yeux un jour de neige et les rouvrant face au soleil !
Au fil du temps, de moins en moins de machines m’assistaient, c’était bon signe car j’allais mieux et je pouvais sortir du service de réanimation.
Revenue de l’inimaginable, j’étais étrangère à l’existence d’avant, pour mon entourage je n’étais plus celle à qui on parlait.
Une femme de l’aumônerie qui m’a énormément soutenue pendant les phases d’attente de greffe et de réa, (d’ailleurs ce sont ses grands yeux plongés dans les miens que j’ai vu en premier lors de mon réveil) ne voulait pourtant pas m’entendre parler de mon expérience de mort provisoire et l’on me faisait passer le psychiatre dans ma chambre.
J’ai alors compris qu’il valait mieux me taire.
Mais en même temps, me taire allait me tuer !
On ne revient pas indemne d’une expérience de mort et de renaissance !
D’autres, autour de moi, faisant cette même expérience de lumière, sont bien malheureusement pris pour des fous par leur entourage. Muselés, leurs témoignages étant rejetés, ils meurent rapidement.
Personnellement, j’aimerais beaucoup que ce ne soit plus un tabou afin de mettre en relation les « expériencers » qui, parfois, ne sont pas complètement revenus et demeurent dans un « entre-deux » compliqué.
Toutefois, les patients ne sont pas les seuls à côtoyer l’inexplicable !
Le chirurgien lui-même m’a témoigné que pendant l’opération, il a livré passage à plus grand que lui. Il faut avouer que cet homme aux mains d’or est sur le trône de l’humilité.
Ce même Professeur est venu me chercher dans ma chambre afin que je remonte le moral d’une patiente, alors que je venais d’apprendre que je faisais un grave rejet de greffe en 2020.
Elle était toute jeune et complètement apeurée à l’idée de se faire greffer.
Nous avons échangé sur un plan spirituel, puis, elle s’est laissée conduire en salle d’opération avec confiance, ce qui compte énormément pour la réussite de la transplantation.
Ce jour-là, cet homme inspiré a désamorcé mon angoisse du rejet.
Il a relevé 2 âmes, celle de cette jeune fille désormais greffée et la mienne.
L’évolution est un tissage d’expériences.
J’ai assisté à l’inouï en pleine pénurie de traitement pour palier au rejet de ma greffe.
Les médecins n’ont pas fait de différences dans le partage, afin de donner une chance à tous.
Les doses minorées ont été pour moi parfaites.
Je fus le témoin du miracle de l’humanité.
Une autre fois, pensant recevoir le traitement habituel, j’ai reçu autre chose et je m’en suis aperçue trop tard !
L’infirmière l’avait ajouté par cathéter veineux sans aucune explication.
Pas le temps !
Les soignants officient de plus en plus dans le stress, ils n’ont plus la même attention car nous faisons de l’homme une variable d’ajustement économique et non plus l’étalon de mesure sacrée !
Les médecins n’ont plus le temps de nous parler alors ils soignent des résultats biologiques, des comptes-rendus de scanners etc. Ils n’auscultent plus que les écrans bleus des ordinateurs, j’assiste à la déshumanisation de la médecine.
Les machines ont remplacé les humains dans mon parcours de greffée en phase aigüe de rejet, mais je n’ai pas voulu poursuivre ce chemin qui me déshumanisait.
Pour les médecins, mon refus de continuer le protocole, c’était mettre un terme à mon existence !
Loin du techno-solutionnisme, je choisis d’embrasser le cœur grand ouvert ce pays que l’on appelle la mort.
Au cœur de l’immunosuppression sévère que je traverse, je reçois la manne d’un système immunitaire spirituel.
Je suis soufflée par un Souffle, imperceptible aux instruments de mesure, et qui me permet toujours d’être parmi vous.
Je ne cherche pas à prouver la perpétuité de mon corps, ce serait infernal, je témoigne de cette vie infinie qui dépasse nos savoirs limités.
Dans ce contexte déroutant de raréfaction, voire de disparition de nos médecins, j’ai tout de même la grâce de connaître un docteur exceptionnel mais fort loin de chez moi.
Il est attentif à toutes les dimensions de l’être : corps, âme, esprit.
Ce praticien plus qu’un écoutant est un Entendant qui vient m’aider à accéder à un nouveau seuil de mon existence.
Cet accompagnement dépend de la capacité du soignant à se relier à sa propre vulnérabilité.
Dans une attitude dépassionnée, je consens petit à petit à mourir à tout ce qui me tue.
Et je m’aperçois que ne disparais pas, j’apparais en laissant de plus en plus transparaître l’amour dont nous sommes tous faits.
Le soulagement indispensable de la souffrance est une immense avancée dans la médecine.
Accompagner les êtres physiquement au bout, sans les rallonger artificiellement ni les précipiter dans la mort à l’aide de cocktails permet, selon moi, d’escorter dignement la mutation de l’homme.
C’est très beau lorsque Marie de Hennezel explique que plutôt que de faire disparaître discrètement les défunts, nous pourrions former une haie d’honneur au moment de leur naissance au ciel !
J’aurais tant voulu célébrer, de cette belle manière, nombreux départs de mes compagnons de cordée.
La mort n’est pas un échec. C’est l’amoureux accomplissement d’une alchimie de toute une existence pour que de rampants nous puissions devenir le papillon de l’être.
L’épreuve est une dimension sacrée du chemin.
Mais nous entrons dans un monde de plus en plus déshumanisé qui, ne supportant plus d’être éprouvé, se suicide. Pour moi, ontologiquement, cela nous empêche de germer spirituellement au soleil des épreuves.
Notre façon d’envisager la mort a une conséquence sur la vie.
Cette semaine, la secrétaire des greffés m’appelle, ce n’est plus la même, plus de petite attention particulière au sujet de ma peinture. Elle me joignait afin de m’expliquer que les prochains rdv se passeront par téléconsultation.
J’ai eu la chance de bénéficier de prouesses médicales, avec des équipes extrêmement humaines qui connaissaient chaque patient comme un membre de leur famille et qui pratiquaient la médecine comme un art, refusant d’entrer dans une médecine rentable, normative, dans une science exacte derrière l’ordinateur.
Pour moi, l’hôpital est en risque de devenir inhospitalié.
Ce monde numérique m’attriste car il met à mal ce que l’homme a réalisé de plus grand, notamment les transplantations qui demandent une vraie présence.
L’année prochaine, vous qui allez être au contact des patients, gardez bien à l’esprit que chaque être porte un mystère. Demandez-vous toujours au service de quoi vous agissez.
Surtout ne faites pas obstacle à l’imprévisible, en vous plaçant en position de toute puissance derrière les technologies, car ce qui soigne se niche dans la relation de confiance établie entre le patient et le soignant, cet « entre » où se déploie le principe créateur, réparateur, transformateur pour l’épiphanie de la vie.
Je suis extrêmement reconnaissante envers le système médical français qui, il y a quelques années, était encore un modèle international et qui a pris en charge ma greffe en 2012. J’ai une gratitude inouïe pour la famille du donneur, mon Sauveur et toute l’équipe des soignants.
Je remercie infiniment tous les priants grâce à qui j’ai pu rester les yeux grands ouverts là où ça fait mal et où je ne sais pas pourquoi c’est comme ça.
Car m’enfonçant dans ma chair, j’ai touché le ciel.
vidéo Chouchane Delgado
Frédérique Lemarchand